Abraham, dit Alfred, HEYMANN: 1830 – 1897

 

Un ancêtre retrouvé grâce à Internet

Mon arrière-grand-père Gaston Lioret, né le 2 décembre 1863 à Paris (10) savait qu’il était né d’un père naturel, négociant juif du nom d’Heymann, qu’on disait soyeux lyonnais. Ce souvenir était toujours resté dans la famille et j’ai retrouvé dernièrement le billet qui en témoigne, écrit à la mère, Justine Reb, 4 mois après la naissance de l’enfant.

Paris le 27 avril 1864

Ma cher Justine De mon retour d’Elbeuf je suis parti pour Lyon

en entrant J’ai trouvé ta lettre datté de

baumont où tu te trouve actuellement

pour te dire le jour fixe que je pourrai

aller a baumont je ne le peu pour le

moment. Je pense sil m’est possible

de partir samdi en huits jours qui sera le 7

mai. Je suis trê presse. Je tenvoi si inclus cent

francs embrasse (pour , barré) cest cher petit Gaston

pour moi …… ma cher ami

porte toi bien ton ami devouer

A.Heymann

réponse de suite

J’ai voulu en savoir plus sur ce père biologique et, grâce à Internet, je suis arrivée assez rapidement à cet Abraham dit Alfred qui a laissé sa signature, identique à celle du billet, sur de très nombreux documents.

Des origines

Abraham est né le 25 mars 1830 à Ingwiller, près de Saverne au nord de l’Alsace, dernier enfant de Samuel Heymann, marchand de bestiaux, et de Marie Levy. Un de ses témoins de naissance était le chanteur de la synagogue.

Le Marché aux bestiaux de Saverne, Alain Kahn, août 2006, http://Judaïsme.svd.fr

Samuel Heymann était venu de Frauenberg tout près de Sarreguemines en Moselle épouser une jeune fille d’Ingwiller. Sa famille était originaire de Bohème. De ses deux épouses successives : Jeannette Weiss et Marie Levy, il a eu 9 enfants, dont 7 ont fait souche. Il meurt le 8 mai 1830, moins de 2 mois après la naissance du petit Abraham. Marie Levy se retrouve veuve, cabaretière, avec 3 filles et un bébé comme en témoignent les recensements de 1836 et 1846 d’Ingwiller :

En 1836, le premier fils de Samuel, Jacques Heymann, commerçant de 22 ans, habite à côté de sa belle-mère avec 3 domestiques, tous des Heymann et la fille naturelle de l’une d’elles.

Il est intéressant de voir que le recensement de 1846 indique la religion des habitants. A Ingwiller, une majorité de protestants, des catholiques et des israélites.

Et on remarque qu’Abraham, alors âgé de 16 ans, est noté « en voyage ». On peut supposer qu’il avait été envoyé dans la famille pour se former au négoce et que son instruction était terminée.

L’orthographe du billet de 1864 semble indiquer une éducation en français un peu sommaire. Mais qu’y avait-il comme école à Ingwiller dans les années 1840 ? Il parlait forcément judéo-alsacien en plus du français.

Aucune trace d’Abraham entre 1846 et 1859 où il apparait comme témoin au mariage de sa sœur Caroline le 5 mai 1859 à Strasbourg. Et là, à 29 ans, on le trouve prénommé Alfred, domicilié à Sarreguemines et déjà qualifié de rentier ! Il devait habiter près de sa demi-sœur Eléonore (Adèle) et de son mari Samuel Aron, marchand de bestiaux et déjà travailler dans le négoce depuis 13 ans.

Abraham (Alfred) et Abraham (Alphonse)

On vient de voir qu’Abraham (dit Alfred) avait une demi-sœur, de 21 ans son ainée, habitant à Sarreguemines. Mariée à Samuel Aron, elle avait deux fils : Aron (dit Eugène) et Abraham (dit Alphonse), né le 7 septembre 1834, quatre ans seulement après son oncle Abraham Heymann.

Et ces deux Abraham vont très bien s’entendre en affaires !

Le 21 mai 1862 Abraham (Alfred) Heymann et Abraham (Alphonse) Aron forment, pour 5 ans, la société Heymann et Aron pour faire commerce avec le Brésil.

C’est le jeune neveu qui va s’installer à Rio de Janeiro tandis que son oncle demeure en France pour lui fournir toutes les marchandises à exporter.

En 1867 la société est prorogée pour 5 ans jusqu’au 31 décembre 1871.

Alphonse rentre alors en France où il se marie avec Marie Pourquery, la

compagne qu’il avait au Brésil et légitime les deux enfants qu’ils ont eus là-bas.

En 1882, Alphonse forme, sans son oncle cette fois, la société Alphonse Aron et Cie, au capital de 2 200 000 F, toujours pour le commerce avec le Brésil. Société qu’il dissout en 1892.

Le négoce avec le Brésil a dû être très rentable. Les deux associés sont devenus des personnages dans la famille, régulièrement choisis comme témoins des mariages, naissances ou décès de leurs frères, sœurs, neveux ou cousins. Et se font construire de beaux tombeaux familiaux :

Chapelles d’Abraham (Alfred) Heymann à gauche et d’Abraham (Alphonse) Aron à droite dans la division 3 (section israélite) du cimetière de Montmartre.

La haute société parisienne

Mariage

Maintenant établi à Paris, Alfred va se marier. Le 4 décembre 1865 il épouse à la mairie du 9ème arrondissement Alice Babet Schloss, née à Paris le 19 août 1844 et dont le père est décédé. Elle a été élevée par son oncle Felix Garson Schayé, commissaire-priseur, et habite dans l’immeuble même de l’hôtel des ventes (actuel hôtel Drouot).

Le contrat de mariage, signé le 30 novembre devant 53 témoins, précise que l’époux apporte pour 10 000 F d’effets personnels et ses 290 000 F de droits dans la société Heymann et Aron, soit 300 000 F au total.

L’épouse apporte aussi 10 000 F d’effets personnels et une dot de 70 000 F, soit 80 000 F au total.

Les époux auront 3 enfants : René né en 1866, qui se mariera à 53 ans et n’aura pas d’enfants, Mary Valérie née en 1868 et Lucien né en 1872 qui mourra à l’âge de 18 ans.

Association générale d’Alsace-Lorraine

La guerre de 1870 a fait perdre à la France l’Alsace-Lorraine. Les Alsaciens ont dû choisir leur nationalité. Alfred, comme presque toute sa famille, opte officiellement pour la nationalité française le 30 avril 1872.

Et surtout il soutient l’Association d’Alsace-Lorraine qui s’occupe des réfugiés alsaciens à Paris. Sa femme fait partie du Comité des dames qui organise chaque année son arbre de Noël. C’est peut-être grâce à cette action qu’elle recevra la Médaille de 1870.

Le Temps, 11 décembre 1874 Le XIXème siècle, 3 décembre 1875

La Société des études juives

Alfred Heymann fut de 1884 à sa mort un « membre dévoué de la Société des études juives » comme le note la Revue des études juives dans son numéro de 1998 en annonçant son décès au milieu d’articles sur l’Affaire Dreyfus.

Chaque année, on le retrouve dans la liste des généreux donateurs et sa femme poursuivra ce soutien après sa mort.

Vie sociale

La famille Heymann vers 1885

Après avoir habité pendant presque 20 ans rue Chauchat, près de la mère d’Alice, le couple demeure maintenant 20 avenue de l’Opéra, une adresse qui vous pose!

Leur fille, Mary Valérie, a droit pour ses 16 ans à un bal marquant son entrée dans le monde. A cette occasion on lui offre un éventail de papier signé par tous les artistes peintres et écrivains de l’époque, dont Victor Hugo !

L’éventail existe encore, comme me l’a raconté Patricia Haas

L’Univers israélite, 16 octobre 1886

A l’âge de 18 ans, le 11 octobre 1886, elle épouse Maurice Edouard Hesse, un beau mariage si l’on en croit les journaux

Rentiers maintenant, Alfred et Alice voyagent, collectionnent et, après la mort d’Alfred le 6 octobre 1897 à son domicile, sa veuve continuera cette vie aisée pendant encore 28 ans, jusqu’en 1925.

Madame Alfred Heymann, collectionneuse

Elle est beaucoup plus mentionnée que son mari dans la presse de l’époque.

Nous apprenons dans le Figaro du 27 juillet 1909 à la rubrique « déplacements et villégiatures des abonnés du Figaro » qu’elle séjourne à Montretout (c’est-à-dire à Saint Cloud où son gendre a une demeure).

Mais elle a surtout constitué une extraordinaire collection d’objets d’optique.

Pourquoi cette collection ? Nous avons dit qu’Alice Schloss avait été élevée par son oncle, commissaire-priseur, autrement dit dans un milieu de collectionneurs de beaux objets. On note aussi qu’en 1878 une nièce d’Alfred, Albertine Hoffmann, a épousé un certain Jacob Hirsch, fabricant d’instrument d’optique, ce qui a peut-être orienté sa curiosité vers ce genre d’objets.

1900 l’Exposition universelle : les plaisirs et curiosités de l’Exposition

A l’Exposition universelle de 1900 elle expose déjà des curiosités

Les journaux lui consacrent de nombreux articles, certains fort longs et pompeux dont nous extrayons ces passages:

Le Temps, 30 août 1912

Il faut dire que Mme Heymann a publié en 1911 un livre remarquable consacré à sa collection :

« Lunettes et lorgnettes de jadis » éd. J. Leroy. Voici ce qu’en dit un commentateur :

Enfin, peu de temps avant sa mort, elle lègue ses plus beaux objets à différents musées où ils se trouvent toujours.

Des amateurs étrangers se sont récemment intéressés à cette collection, sont venus en France la photographier et ont créé les pages web « the Madame Heyman optical collection – rediscovered » sur le site http://antiquespectacles.com

Remerciements

Je ne peux terminer cette monographie sur mon arrière-arrière-grand-père sans remercier

  • Mme Patricia Haas, descendante de Caroline Heymann, sœur d’Alfred, qui m’a envoyé la plupart des photos utilisées ici et m’a bien orientée dans mes recherches.
  • M. Roland Hesse, arrière-petit-fils d’Alfred Heymann, qui a eu la gentillesse de m’offrir le portrait qui figure en couverture, donnant un visage à cet ancêtre inconnu.

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